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Procès Dutroux-Nihoul: la contre-enquête (1) • Que peut-on encore attendre du procès Dutroux?

Enlèvements et assassinats d'enfants. Le 1er mars, huit ans après l'éclatement de l'affaire Dutroux, comparaîtront devant la Cour d'Assises d'Arlon quatre inculpés: Marc Dutroux, sa femme Michèle Martin, son complice Lelièvre et... Michel Nihoul. Il s'en est fallu de peu pour que ce dernier n'échappe à la justice. Et le jury n'aura pas la tâche facile, car toutes les questions sont loin d'être résolues. Disons plutôt que peu de questions sont résolues, parce que ceux qui dirigeaient l'enquête n'ont pas voulu les résoudre. Herwig Lerouge, auteur du livre «Le dossier Nihoul», à paraître aux éditions EPO le mois prochain, ouvre une série sur le procès du siècle.

Herwig Lerouge
04-02-2004


Herwig Lerouge, auteur et journaliste à Solidaire: "Il est évident que les trafics et les connexions de Nihoul ont tout à voir avec l'Affaire Dutroux."

Pour en savoir plus
Tous les éléments cités par Herwig Lerouge dans cet article sont détaillés dans son livre «Le dossier Nihoul» à paraître au mois de mars aux éditions EPO. A partir des éléments du dossier, il montre comment Nihoul a évolué pendant plus de vingt ans dans divers trafics. Il comptait parmi ses connaissances magistrats, officiers de police, homme politiques. Plusieurs d'entre eux sont intervenus dans l'enquête sur la bande Dutroux-Nihoul.

* Pour commander, dès le mois de mars: http://www.epo.be/

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Michel Nihoul se retrouvera dans le box des accusés à l'ouverture du procès d'Arlon. Il sera aux côtés de Marc Dutroux, Michèle Martin et Michel Lelièvre. Ainsi en a décidé, le 7 mars 2003, la Chambre des Mises en Accusation de Liège (voir cadre).

La Chambre des Mises en Accusation est la dernière étape avant un procès. Les trois magistrats qui la composent décident contre quels inculpés existent suffisamment de charges, pour que leur cas soit soumis au tribunal. Elle se base sur le dossier préparé par le juge d'instruction, sur l'intervention de l'Avocat général (qui représente le public) et les interventions des avocats des victimes et des inculpés. Le renvoi d'un inculpé en Assises ne signifie pas encore qu'il soit coupable. Mais au moins, les juges estiment qu'il y a suffisamment de charges à son endroit. Il appartient au jury populaire de se prononcer sur le poids de ces charges...

La décision de renvoyer Nihoul aux Assises est logique, mais elle a surpris. Le 17 janvier 2003, la Chambre du Conseil de Neufchâteau, l'avant-dernière étape avant un procès, avait décidé le non-lieu pour Nihoul: il ne devait pas passer devant la Cour d'Assises. Le président de cette Chambre, le juge Moinet, s'était rangé aux arguments du juge d'instruction Langlois. Langlois avait repris l'enquête de Connerotte, renvoyé le 14 octobre 1996 pour avoir mangé un spaghetti à une soirée de soutien aux victimes de Dutroux.

Langlois avait mis Nihoul hors cause pour les enlèvements d'enfants. Il estimait qu'on ne pouvait même pas établir son implication éventuelle dans une association de malfaiteurs avec Dutroux et ses complices. D'après lui, Nihoul n'aurait été contacté par Dutroux et Lelièvre que «pour solutionner des problèmes de chômage, de radiation de domicile, d'expertise et de location d'immeubles...». Pour lui, les témoins qui affirment avoir vu Nihoul la veille de l'enlèvement de Laetitia Delhez à Bertrix, ne sont pas crédibles, ils se contredisent. Nihoul a bien fourni un faux alibi pour cette journée, mais qu'est-ce que cela prouve? Oui, en juillet et août 1996, Nihoul a rencontré Dutroux et Lelièvre et leur a téléphoné souvent. Oui, il a bien téléphoné plusieurs fois à Dutroux le jour de l'arrestation de celui-ci, mais c'était «pour avoir des nouvelles de sa voiture confiée à un garagiste». Le 10 août 1996, au lendemain de l'enlèvement de Laetitia, il a bien remis 1000 pilules d'ecstasy à Lelièvre, le complice de Dutroux dans cet enlèvement. Mais «rien ne permet d'établir un lien entre ces deux affaires». Il s'agirait d'une affaire de trafic de drogue entre Nihoul et Lelièvre où Dutroux n'intervient pas.

Ce jugement faisait d'une pierre deux coups.Nihoul n'a rien à voir avec les enlèvements et il n'y a pas d'association de malfaiteurs autour de Nihoul-Dutroux, car Dutroux n'est pas impliqué dans les trafics de drogue de Nihoul et Lelièvre. Pourtant, dans ses premières déclarations lors des interrogatoires, Lelièvre, le complice de Dutroux avait été clair. Dutroux avait eu besoin de lui ou de Weinstein pour enlever des fillettes, disait-il. An et Eefje avaient été «une commande». Et puis, dès octobre 1996, Lelièvre a été menacé, notamment par Nihoul, et il s'est tu. On sait que déjà en 1995, Dutroux parlait à tous ses amis de «commandes et de livraisons, de centaines de milliers de francs à gagner».

Un long et lent
travail de sape

Nihoul s'est créé, pendant sa longue carrière de criminel et de maître-chanteur, de puissants appuis.Ils ont tout fait pour qu'il n'arrive pas devant les Assises.

La conclusion de la Chambre de Neufchâteau du 17 janvier 2003 de ne pas renvoyer Nihoul aux Assises était l'aboutissement d'une enquête unilatérale dont l'orientation avait été fixée de longue date. Avant même d'entamer son enquête sur le volet Julie et Melissa, Langlois avait déjà pris parti. Le 12 août 1998, il a publiquement déclaré au journal Vers l'Avenir que Dutroux était un «pervers isolé». Il n'a cherché que dans cette direction.

Il a reçu le soutien de l'appareil judiciaire, policier et d'une grande partie du monde politique.

En octobre 1997, le Collège des Procureurs Généraux, la plus haute instance du pays en matière de politique judiciaire, a décidé de séparer le Dutroux, voleur et assassin d'enfants, du Dutroux, chef de bande de voleurs de camions, trafiquants de voitures, de drogue etc... Il a éparpillé les dossiers sur plusieurs arrondissements judiciaires. Pourtant à l'évidence, tout est lié: Dutroux vole des voitures pour perpétrer des enlèvements. Il a des complices pour les vols de voitures, d'autres, ou les mêmes pour les enlèvements. En septembre 1995, Lelièvre est recherché. Mais un gendarme, à la demande de Nihoul, le laisse en liberté, sous le prétexte d'infiltrer son trafic de drogue. Entre-temps, Lelièvre enlève avec Dutroux Sabine Dardenne et Laetitia Delhez.

L'enquête a isolé Dutroux de toutes les complicités qu'il a pu avoir comme trafiquant et voleur avant que les enfants soient enlevées, et pendant qu'elles étaient séquestrées chez lui.

La Commission d'enquête parlementaire Dutroux-Nihoul était pourtant arrivée en 1997 à la conclusion1 qu'il y avait des indices que Nihoul et Dutroux avaient, ensemble et/ou séparément, mis sur pied une organisation criminelle dont les activités étaient complémentaires. La commission dit aussi qu'ils ont bénéficié de protections de la part de policiers ou de juges corrompus ou grâce à des pratiques dans la police ou la justice qui ont favorisé leurs crimes.


Octobre 1996. 300.000 personnes descendent dans les rues de Bruxelles pour réclamer justice et toute la vérité. Huit ans plus tard, le fait que Nihoul comparaîtra devant les Assises d'Arlon est une victoire sur les partisans de l'opération Oubliettes.

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Avec l'aide des amis

Le jour de la Marche Blanche, le premier ministre Dehaene avait pourtant promis que «l'enquête judiciaire de Neufchâteau irait jusqu'au bout et que tous les moyens seront mis en oeuvre pour ce faire».

Mais pendant qu'il parlait, les manoeuvres de déstabilisation avaient déjà commencé. Le juge Connerotte le dit dans une lettre à Michel Bourlet, le procureur du Roi. «Les faits dans le dossier Dutroux sont tellement graves que l'on peut tout de même supposer que des enquêteurs allaient mettre tout en uvre pour découvrir la vérité. Mais c'est le contraire qui s'est produit: on a rarement mis autant d'énergie contre une instruction. Cela est vrai depuis août 1996»2.

Des officiers de gendarmerie ont caché dès le début qu'ils connaissent Nihoul qui était à l'époque un de leurs indics.

Des amis de longue date de Nihoul, policiers et magistrats, sont intervenus, dès les premiers jours, dans l'enquête pour lancer des fausses pistes ou interroger (prévenir?) eux-mêmes leurs amis impliqués. Les gendarmes qui, dans le cadre des dossiers X, recherchent des réseaux de prostitution sont calomniés et écartés. On enterre ces enquêtes. L'homme de la Police Judiciaire qui a enquêté sur Nihoul, n'a commis aucune faute. Il a pourtant été la cible de ses supérieurs. Le chef de la cellule d'enquête sur Nihoul a admis en 1997 qu'on lui avait interdit d'enquêter sur le trafic d'XTC mis sur pied par Nihoul et Lelièvre peu avant leur arrestation. On l'a obligé à transmettre au Parquet de Bruxelles l'enquête sur le milieu des partouzeurs que fréquentait Nihoul. Or, il situait là-bas les protections possibles de Nihoul.

Le juge Langlois a refusé des vérifications de témoignages, sous prétexte que «la médiatisation excessive des inculpés a conduit les gens à avoir vu Nihoul et Dutroux partout». Bourlet a dû l'obliger à procéder à des analyses permettant de déterminer quelles fillettes avaient habité la cache de Dutroux et qui y était venu. Elles ne sont toujours pas finies. Avec le soutien du sommet de l'appareil judiciaire et policier, Langlois a comploté avec une partie de la presse pour diffuser la thèse que Dutroux a agi seul et que Nihoul est un petit escroc étranger aux enlèvements d'enfants.

Après six ans d'enquête, on sait si peu

Le résultat est qu'après six ans d'enquête, Langlois sait seulement que Dutroux et Lelièvre ont enlevé et séquestré Sabine et Laetitia et que Michèle Martin a participé à cette séquestration. Dutroux les a violées. Pour An et Eefje, il n'a ni preuves, ni aveux, seulement des charges contre Dutroux, Lelièvre et Martin. Il ne sait pas exactement qui a fait quoi. Il n'est pas parvenu à éclaircir la manière dont Julie et Mélissa ont été enlevées, violées et tuées: ni quand, ni par qui, ni pourquoi, ni pour qui.

Le Comité de Soutien aux parents de Julie et Melissa constatait en juin 2000 que, «l'enquête sur Julie et Melissa n'est pas parvenue à produire des réponses logiques aux questions fondamentales (...): Qui a enlevé Julie et Mélissa? Pour quels mobiles ou pour qui? Où ont-elles été séquestrées? Quels sévices ont-elles subis? Qui les a assassinées? Prétendre que les enfants aient pu survivre 106 jours dans l'ancienne citerne de la cave de Dutroux défie toute rationalité: ce n'est possible ni biologiquement ni psychologiquement. Il n'y a pas l'ombre d'une preuve que les petites filles soient restées dans cette cache sordide, sans aération et sans lumière, pendant 106 jours. Mais toute l'instruction s'est construite autour de cette réalité virtuelle. (...) On peut conclure que l'instruction, depuis août 1996, n'a pas comme objectif de rechercher l'exactitude des faits. Dans cette affaire, les enquêteurs n'ont pas pour mission de trouver mais (...) de fermer toutes les portes et toutes les autres pistes. L'enquête est parvenue à isoler Dutroux de toutes les relations complices qu'il avait pu avoir comme trafiquant et voleur avant que les enfants soient enlevées, et pendant qu'elles étaient, comme il le prétend, séquestrées chez lui».

On comprend que leurs parents ne voient pas ce qu'ils peuvent aller faire au procès.

Si on était resté là, l'un des plus grands crimes, un des plus grands scandales policiers et judiciaires de l'après-guerre en Belgique aurait connu un enterrement de première classe.

Une victoire et une première étape

Le fait que Nihoul comparaîtra devant les Assises est une victoire sur les partisans de l'opération Oubliettes. Mais il a fallu l'acharnement de Jan Fermon et Georges-Henri Beauthier, les avocats de Laetitia Delhez devant la Chambre des Mises en Accusation à Liège en mars 2003, pour en arriver là.

Fermon et Beauthier ont démontré, à partir du dossier, que tant les déclarations des inculpés eux- mêmes et de témoins, que des faits matériels permettent de conclure à l'existence d'une bande de malfaiteurs active dans différents domaines: du trafic des êtres humains, de drogue, de faux papiers, d'armes, de voitures aux enlèvements et séquestration de mineurs.

Impossible, sur base du dossier actuel, de savoir si Nihoul est coupable, ou innocent. Mais sans sa présence, les familles des victimes n'auraient jamais pu évoquer l'hypothèse de l'existence d'une organisation criminelle, active dans les kidnappings d'enfants à des fins de prostitution. Comme dit Jan Fermon, «Ma cliente Laetitia aurait dû se contenter des explications fantaisistes de Dutroux qui dit qu'il voulait agrandir sa famille».

Evidemment, la Cour d'Assises se retrouvera avec un dossier tronqué, incomplet et dans lequel il reste de nombreuses questions.

Après une enquête tellement unilatérale, il est absolument indispensable que lors du procès, les victimes aient le droit de faire investiguer les pistes non explorées par l'instruction du juge Langlois. Des pistes, au départ ou à l'arrivée desquelles on trouve Michel Nihoul.

Il faudra réexaminer les liens de longue date de Nihoul avec les milieux de la traite des êtres humains, avec des pédo-criminels. Il faudra dévoiler la pourriture d'un «monde des affaires», d'une partie de la magistrature, de la police et du monde politique où Nihoul s'est promené pendant trente ans. Nihoul avait parmi ses amis de partouze, ses relations et ses complices dans le crime, des assassins, des pédo-criminels, des hommes politiques et des fonctionnaires corrompus et évidemment la bande à Dutroux... Il a côtoyé toute la bande de Patrick Haemers qui a enlevé Vanden Boeynants (ex-premier ministre), de nombreuses personnalités politiques du PRL (actuel MR), de l'extrême-droite, du CEPIC (aile droite du PSC, actuel CDH) de VDB et de Bonvoisin, des hommes d'affaires, des juges, des officiers de gendarmerie et de police. Beaucoup de ces amis et connaissances lui ont fourni des services, protégé ses complices, empêché des condamnations. Certaines de ses connaissances occupent encore des postes de ministre, dans les cabinets, à la police ou dans la magistrature.

Il faudra que les clients éventuels d'un réseau et tous ceux qui y ont contribué, soient poursuivis en justice. Tout comme les policiers, magistrats, fonctionnaires ou hommes politiques, coupables de corruption ou de protection dans ces dossiers.


1 page 148 du rapport du 16 février 1998 · 2 Lettre du juge Connerotte du 27 octobre 2000. Article d'Annemie Bulthé dans Humo, 3/12/2002.

Les accusés
La Chambre des Mises en Accusation a décidé de renvoyer quatre personnes devant la Cour d'Assises. Elle a accusé Dutroux d'être le chef d'une bande de malfaiteurs ayant pour but l'enlèvement et/ou la séquestration avec tortures suivies de mort d'enfants; d'appartenir à une bande, dirigée par Nihoul et active dans le trafic de drogue, de faux documents d'identité, de voitures, de papiers de voiture et d'êtres humains; de l'enlèvement, la séquestration avec tortures ayant entraîné la mort et de viols de Julie et Melissa; de l'enlèvement d'An (Eefje était majeure), de la séquestration avec tortures ayant entraîné la mort, de viols et de l'assassinat d'An et Eefje; de l'enlèvement, de la séquestration avec tortures et du viol de Sabine et Laetitia; de la séquestration avec tortures et de l'assassinat de Bernard Weinstein, son complice; du viol de trois filles tchèques; de la séquestration de trois jeunes et du vol de deux véhicules et objets divers.

Nihoul est accusé d'être le chef d'une bande active dans le trafic de drogue, de faux documents d'identité, de voitures, de papiers de voiture et d'êtres humains; de participation à la bande de malfaiteurs dirigée par Dutroux et de l'enlèvement et la séquestration avec tortures de Sabine et Laetitia.

Michèle Martin est accusée de participation à la bande de malfaiteurs, dirigée par Dutroux; de la séquestration avec tortures ayant entraîné la mort de Julie, Melissa, An et Eefje; de la séquestration avec tortures de Sabine et Laetitia et du viol d'une fille tchèque.

Michel Lelièvre est inculpé de participation à une bande dirigée par Nihoul. Il est accusé de l'enlèvement d'An, de la séquestration avec tortures ayant entraîné la mort d'An et Eefje; de l'enlèvement, de la séquestration avec tortures de Sabine et Laetitia.

 

 

Procès Dutroux-Nihoul: la contre-enquête (2) • Comment va le gendarme Michaux?

Le soir du 20 octobre 1996, la Marche Blanche défilait encore dans les rues de Bruxelles quand le premier ministre Dehaene promettait solennellement que «l'enquête judiciaire de Neufchâteau irait jusqu'au bout et tous les moyens seraient mis en uvre». Une commission parlementaire allait examiner la manière dont les enquêtes avaient été menées et le gouvernement sanctionnerait ceux qui ont commis des fautes. Quel est le bilan huit ans plus tard?

Herwig Lerouge
11-02-2004

Avec ce que savait le gendarme Michaux (à droite), même un garde-chasse aurait pu retrouver les enfants vivants. A côté de Michaux, son collègue Lesage, qui n'a fait aucun rapport pour la juge Doutrèwe.

Pour en savoir plus

Tous les éléments cités par Herwig Lerouge dans cet article sont démontrés dans son livre «Le dossier Nihoul» à paraître au mois de mars aux éditions EPO. Vous y trouverez les détails de sa contre-enquête: noms des personnes impliquées, liens, réseaux,...

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Après sept ans, le résultat de l'enquête est catastrophique(1). Mais le bilan de l'autre promesse de Dehaene est tout aussi consternant. Presque tous les policiers et magistrats, coupables de manquements, et pour lesquels la commission Dutroux -Nihoul demandait des sanctions ont... bénéficié de promotions.

Le rapport de la Commission parlementaire Dutroux-Nihoul nous avait appris que la gendarmerie savait, dès octobre 1993, que Dutroux construisait des caches dans sa cave pour y loger des enfants kidnappés. Elle savait qu'il offrait 150.000 francs pour enlever des fillettes. Elle a caché ces informations aux autorités judiciaires. Le rapport de la Commission en conclut que : «l'échec de l'arrestation de Dutroux lui incombe»(2). Et donc aussi la responsabilité de la mort de Julie et de Mélissa. Pourtant, les partis présents à la Commission ont offert l'impunité aux chefs de la gendarmerie. L'état-major de la gendarmerie, responsable de la mort de Julie et Melissa, s'est même vu confier la direction de la nouvelle police unifiée!

La mafia tremble

Vous rappelez-vous de René Michaux? C'est l'homme de la BSR de Charleroi qui a entendu les enfants lors des perquisitions ratées dans les caves de Dutroux fin 1995. Avec un dixième des infos dont il disposait, même un garde-chasse aurait libéré les enfants vivants, disent les experts. Il dirige aujourd'hui une cellule qui met en carte la mafia russe dans notre pays. La mafia tremble.

Le Conseil d'enquête de la gendarmerie a estimé que pour le major Decraene du BCR, le commandant Legros et le commandant Schot, les supérieurs de Michaux, les «faits reprochés n'étaient pas établis ou ne constituaient pas un manquement disciplinaire».

Et les magistrats alors? Le 30 mars 1999, la «Commission spéciale parlementaire chargée du suivi des recommandations de la commission d'enquête sur les enfants disparus» a entendu les ministres de la Justice et de l'Intérieur. Ils lui ont expliqué que le Collège des Procureurs Généraux, l'instance supérieure de notre système judicaire, avait décidé de ne pas ouvrir d'instruction à charge des magistrats et des fonctionnaires de police dénoncés par leur commission pour faux témoignages. La plupart des procédures disciplinaires à charge de magistrats ont été classées sans suite. Le Procureur Général concerné n'a «pas conclu à l'existence de manquements susceptibles d'une peine disciplinaire» car «ces manquements n'ont pas de caractère 'gravissime'»3.

La commission d'enquête n'a pas réagi. Elle n'a même pas veillé à faire respecter ses propres conclusions. Comment ne pas arriver à la conclusion, que cette commission n'a en fait servi qu'à calmer la colère de la population, à restaurer la confiance dans la justice, la police et le Parlement, sans que rien ne change au fond? Et rien n'a changé.

Après,
c'est comme avant

Il n'est donc pas étonnant que ce qu'on a appelé les «dysfonctionnements» n'ont pas cessé après l'arrestation de Dutroux. Quelques exemples.

La commission avait découvert que Nihoul avait des amis dans la gendarmerie, la Justice, le monde politique, les milieux d'affaires, les ministères. Tous ont rendu des services, petits ou grands à lui et à ses amis encore plus haut placés. Faute de sanctions, cela a donc pu continuer après son arrestation.

Dès le 16 août 1996, le lieutenant-colonel Brabant, commandant de la BSR de Bruxelles a menti aux magistrats. A la question du procureur Bourlet, «connaissait-on Nihoul à la gendarmerie», il a répondu non. Pourtant la BSR de Bruxelles avait déjà attrapé Nihoul quelques fois. Nihoul en était même un informateur. Mais Brabant voulait empêcher que cela se sache.

Des enquêteurs ont joué un rôle «surprenant» sans être inquiétés. Le commissaire Marnette est aujourd'hui le numéro deux de la section judiciaire de la police fédérale à Bruxelles. Il a beaucoup d'amis dans les milieux de droite et d'extrême droite fréquentés par Nihoul. Marnette a lancé la fausse piste des fouilles dans la mine de Jumet. Ces fouilles ont mobilisé pendant des semaines des bulldozers, des chiens pisteurs, des spécialistes du Disaster Victim Idendtification team et des dizaines de policiers. Après coup, cette fausse piste a été utilisée comme argument pour dire que toute l'enquête était manipulée. On peut en dire autant de la provocation contre Elio Di Rupo fin 1996. Marnette s'en trouve aussi à la base.

Ces gens ont donc pu continuer à mettre des bâtons dans les roues de ceux qui voulaient aller plus loin dans l'enquête. C'était le cas du gendarme Patriek De Baets et de son collègue Aimé Bille. De Baets a interrogé Regina Louf, témoin X1, jusqu'à ce que, le 1er décembre 1996, son commandant de la gendarmerie du district de Bruxelles, Guido Torrez envoie le commandant Duterme à Neufchâteau. Torrez est cité dans le rapport de la commission Dutroux. En 1986, il a tenté d'arrêter une enquête sur le gangster Borges, un bon ami de Nihoul. Nihoul lui avait téléphoné en se présentant comme un membre du cabinet du ministre de la Défense. Cela avait suffi pour que Torrez s'exécute.

Duterme, envoyé par Torrez, a écarté De Baets et ses collègues des dossiers X en les accusant d'avoir suggéré des réponses aux témoins X. Dans la combine, on retrouve le juge d'instruction Van Espen, familier de Nihoul et Brabant qui confirme la mise à l'écart de De Baets. En juillet 1998, Claude Eerdekens, chef de groupe PS à la Chambre et membre de la Commission Dutroux, s'y met aussi. Il accuse De Baets d'avoir violé le secret professionnel. Tous ces mensonges paraissent dans les journaux qui mènent campagne pour disculper Nihoul dans l'affaire Dutroux. La gendarmerie n'a jamais réagi pour défendre l'adjudant De Baets.

Une enquête longue de deux ans finit par laver De Baets et son collègue Bille de tout soupçon. Mais entre-temps, la Justice a enterré les enquêtes sur les faits dénoncés par les X.

Dans ce conflit, le juge d'instruction Langlois fait preuve d'une partialité autrement plus condamnable que la participation à une soirée spaghetti. Il collabore à des articles et des émissions TV qui reprennent les fausses accusations contre De Baets. Mais, contrairement à ce qui est arrivé à Connerotte, Langlois a reçu la protection des plus hautes instances judiciaires

Le peuple a le droit de demander que des magistrats, des policiers et des gendarmes aient à répondre de leurs actes. Les grands partis, des socialistes aux libéraux, ont confisqué et dénaturé cette revendication. Ils ont permis que la justice se cache derrière son indépendance pour n'avoir de comptes à rendre à personne. Comme les parents Russo et Lejeune pendant la disparition de leurs filles, nous sommes aujourd'hui priés de faire confiance aux «professionnels qui connaissent les règles». Les règles, ceux qui ont manifesté en octobre 1996 les subissent tous les jours. Si les policiers et les magistrats qui ont fait preuve de tant de mépris envers le sort des enfants du peuple, qui ont laissé les enfants entre les mains de Dutroux n'ont «pas commis des manquements de caractère 'gravissime'», il faudra changer ces règles de fond en comble. Sinon, rien ne changera.

Les policiers et magistrats coupables de manquements dans l'enquête sur la disparition des enfants tant avant qu'après l'arrestation de Dutroux doivent être poursuivis. Les policiers, magistrats, fonctionnaires ou hommes politiques, coupables de corruption passive ou active, ou de protection aussi.

1. Voir à ce sujet l'article de la semaine passée.Solidaire 4/02/2004 · 2. Chambre des Représentants de Belgique. Enquête parlementaire sur la manière dont l'enquête, dans ses volets policiers et judiciaires a été menée dans « l'affaire Dutroux-Nihoul et consorts ». Rapport du 14 avril 1997. Document 713 /6 -96 /97, p. 70 · 3. 31 mars 1999, commission du suivi de la Chambre.

Procès Dutroux-Nihoul: la contre-enquête (3) • Comment saboter une enquête en six leçons

Le procès contre Dutroux et Nihoul aura lieu près de sept ans et demi après l'arrestation des inculpés. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps? Une affaire compliquée? Ou rendue telle?

Herwig Lerouge
18-02-2004


«Qui sont les patrons des patrons de Dutroux?», ont demandé les participants à la Marche Blanche en octobre 1996. Mais le juge Langlois a refusé de chercher. Et d'autres l'ont aidé à ne pas chercher.


Pour en savoir plus
Tous les éléments cités par Herwig Lerouge dans cet article sont démontrés dans son livre «Le dossier Nihoul» à paraître au mois de mars aux éditions EPO. Vous y trouverez les détails de sa contre-enquête: noms des personnes impliquées, liens, réseaux, ... Pour commander: http://www.epo.be/

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Le 22 octobre 2001, le juge Langlois entame sa sixième année d'enquête dans l'affaire Dutroux-Nihoul.

Il n'est pas encore très loin. Il sait ce que les criminels Dutroux, Lelièvre et Martin ont avoué dès le début, entre août et octobre 1996, quand Connerotte dirigeait encore l'enquête. Il sait ce que les filles qui ont survécu à l'enfer Dutroux lui ont dit. Mais pour Julie et Mélissa, par exemple, il ne sait ni qui les a enlevées, ni pourquoi ni pour qui. Il ne sait pas où elles ont été séquestrées, quels sévices elles ont subis, qui les a assassinées, comment elles ont pu survivre 106 jours, sans aération et sans lumière, dans la cave de Dutroux alors que celui-ci était en prison en 1995. Cela ne semble ni physiquement ni psychologiquement possible. Il n'y a pas d'aveux, mais comme elles ont été séquestrées à Marcinelle, on peut penser que Dutroux a organisé l'enlèvement. Martin et Dutroux sont inculpés de leur séquestration. Dutroux nie et charge Lelièvre. Lelièvre nie et charge Dutroux. Nihoul n'aurait rien à voir dans l'affaire. Maigre résultat.

Langlois a en fait consacré l'essentiel de son temps à prouver que Dutroux a agi seul. Ceux qui voulaient chercher dans des directions qui peuvent «inquiéter certaines personnes et certaines activités criminelles qui ont apparemment de fameuses protections» ont été confrontés à un véritable sabotage. C'est ce qu'écrit le juge Connerotte dans une lettre ouverte au Roi, le 16 janvier 2000.

Mise à l'écart de juge, enquêteurs, témoins...

Première méthode: la mise à l'écart de magistrats, d'enquêteurs, de témoins qui sont en train de découvrir des éléments importants. Cela commence par le dessaisissement du juge Connerotte pour un motif futile, le fameux souper spaghetti. Puis du gendarme De Baets et de son équipe qui interrogent les fameux témoins X, dans le cadre de la recherche de réseaux de prostitution enfantine où auraient figuré des personnalités, dont Michel Nihoul. De Baets et Bille sont écartés pour faute professionnelle et leurs enquêtes sont enterrées. Deux ans plus tard, ils sont complètement blanchis.

Parmi ceux qui uvrent à leur mise à l'écart, on trouve le juge d'instruction Van Espen de Bruxelles et le lieutenant-colonel Brabant, commandant de la BSR de Bruxelles. Van Espen fait partie du réseau d'amis que Nihoul a tissé dans le milieu de la politique, de la magistrature et de la police. Brabant ne veut absolument pas que l'on sache que Nihoul était un informateur «non-codé» de sa BSR.

Manuvre numéro deux: la non-collaboration de certains services de police. Le 16 août 1996, le Parquet de Neufchâteau fait demander aux divers services de police si on connaît Nihoul. Le lieutenant-colonel Brabant répond que Nihoul n'est pas connu à la BSR de Bruxelles. Pourtant ses hommes l'ont déjà attrapé quelques fois, et il était un informateur de la BSR. Brabant fait aussi croire au Procureur Bourlet qu'à Bruxelles la BSR a beaucoup d'autres tâches. Le juge Van Espen s'allie immédiatement avec lui.

Les fausses pistes

C'est la troisième manuvre. Le commissaire Marnette, numéro deux de la section judiciaire de la police fédérale à Bruxelles, a beaucoup d'amis dans les milieux de droite et d'extrême-droite fréquentés par Nihoul. Marnette a joué un rôle pour le moins ambigu dans l'enquête. Il a lancé des pistes qui se sont révélées fausses après coup et ont porté un discrédit sur l'enquête. Les fouilles à la mine de Jumet ont mobilisé pendant des semaines des bulldozers, des chiens pisteurs, des spécialistes du Disaster Victim Identification team et des dizaines de policiers. C'est Marnette qui a lancé la piste, sur base d'un informateur à lui.

Quatrième manuvre: l'intervention directe dans l'enquête. Albert Toch, commissaire principal de la police judiciaire de Bruxelles a été, pendant de longues années, un ami de partouze de Nihoul. Nihoul a joué l'informateur pour Toch, en 1994. Quand l'affaire Dutroux éclate, Toch prend l'initiative d'entendre Nihoul au siège de la brigade nationale de la police judiciaire, le 21 août 1996. Toch est aussi dans l'équipe d'enquêteurs chargée «d'approfondir» la piste Nihoul, le 24 décembre 1999, quand le ministre Verwilghen décide de faire arrêter Nihoul pour non-respect des conditions de sa libération provisoire. Toch prétend alors que Nihoul ne doit pas aller en prison, mais à l'hôpital, à cause de problèmes cardiaques.

Le saucissonnage

La Commission d'enquête parlementaire Dutroux-Nihoul a conclu qu'il y avait des indices que Nihoul et Dutroux ont mis sur pied une organisation criminelle dont les activités peuvent être complémentaires. On vole des voitures pour perpétrer des enlèvements. On a des complices pour les vols de voitures, d'autres, ou les mêmes, pour les enlèvements. La commission pense qu'ils ont bénéficié de protections grâce à des flics ou des juges corrompus ou des pratiques dans la police ou la justice qui ont favorisé leurs agissements criminels.

Mais le juge d'instruction Langlois n'a poursuivi qu'un seul but: enterrer cette conclusion. Le Collège des Procureurs Généraux a suivi la même voie. La plus haute instance du pays en matière de politique judiciaire, a décidé, en octobre 1997, de «saucissonner» le dossier concernant la bande active dans divers secteurs (du vol de véhicules à la drogue en passant par la traite des êtres humains). Les vols de voitures ont été envoyés au Parquet de Nivelles; les enlèvements d'enfants, à Neufchâteau; tel dossier à Namur et tel autre à Charleroi.

Dernière manoeuvre. Faire traîner les enquêtes. Fin 2000, le procureur Bourlet introduit à la Chambre des mises en accusation de Liège, l'autorité qui surveille le déroulement de l'enquête, 32 griefs contre la façon dont Langlois mène l'enquête. Il demande entre autres qu'on ordonne au juge de faire analyser les cheveux saisis dans la cache de Sabine et Laetitia, ce qui pourrait déterminer quelles autres fillettes ont habité la cache et qui y est venu. L'analyse n'est toujours pas terminée, semble-t-il.

Voilà parmi d'autres quelques unes des raisons qui ont fait aboutir cette enquête à un dossier tout à fait incomplet qui pose beaucoup plus de questions qu'il n'en résout. Et il faut y ajouter la difficulté insurmontable pour les victimes d'avoir un contrôle sur l'enquête et de pouvoir intervenir quand elles constatent des irrégularités.